les disques :


 

André Jolivet

DEUX ÉTUDES DE CONCERT
1. Comme un Prélude…
2. Comme une Danse…

LE TOMBEAU DE ROBERT DE VISÉE
1. Prélude
2. Courante Française
3. Double de la Courante
4. Sarabande
5. Passacaille

Heitor Villa-Lobos

 


LES CINQ PRÉLUDES

Un disque  Lyrinx LYR 034 (1986)


 

LES ŒUVRES POUR GUITARE D'ANDRE JOLIVET

"Il est bien évident que si j'aime la guitare je n'ai pas cherché, dans ce que j'ai écrit à son intention, à perpétuer un certain style sui generis mais à introduire dans le langage de la guitare des harmonies et des tournures issues de la syntaxe contemporaine et qui lui semblaient jusqu'à présent, étrangères". Ainsi s'exprimait André Jolivet à propos de l'unique œuvre qu'il conçut pour duo de guitares : la "Sérénade" écrite en 1956.
Cette déclaration reste valable et s'applique peut-être plus étroitement encore aux deux œuvres qu'il écrivit plus tard, cette foisci pour guitare seule. Il s'agissait effectivement, pour le musicien qui avait déjà tant marqué sa génération de son sceau personnel, de rompre tout d'abord avec un certain style de guitare qui avait fait les beaux jours de l'entre-deux-guerres et dont justement les célèbres Préludes de Villa-Lobos marquent (et avec quel éclat!) le point final.
Mais tout en détruisant, Jolivet recrée. Tout en refusant le langage du passé, il fonde une tradition. Tout en l'utilisant avec la plus grande audace, sa musique reste dans l'instrument. On reconnaît certes instantanément la musique de Jolivet, on n'en reconnaît pas moins la guitare éternelle.
Sans la violenter, même avec une certaine tendresse, Jolivet fait tout de même irruption dans le monde de la guitare avec le "Comme un Prélude", première des "Deux Etudes de Concert" (1965). Le rythme de sarabande lente, même un peu alanguie de début s'éparpille bientôt en un kaleidoscope d'irrisations suaves et chatoyantes qui nous laissent un peu éblouis avant qu'une sorte de da capo nous replonge dans l'ombre. Avec "Comme une Danse", comme souvent chez Jolivet, ce sont "les phases et les intensités du flux sonore" qui déterminent les rythmes. Ceux-ci éclatent en mille feux d'artifice, sont développés sur des périodes inhabituellement longues au sein d'une même phrase et laissent l'auditeur sans souffle. Rafael Andia a utilisé pour cet enregistrement la version corrigée de la main même de l'auteur plusieurs années après l'édition de l'œuvre.
C'est sur la demande d'Andrès Segovia que Jolivet écrivit le "Tombeau de Robert de Visée", rendant ainsi hommage au guitariste favori du jeune Louis XIV (lui-même guitariste), dont les Suites restent un sommet de la littérature pour guitare "baroque", L'œuvre fut créée en février 1981 par Rafael Andia à RadioFrance. Jolivet reprend la forme de la Suite baroque notamment dans la coupe et dans la métrique. Par contre le langage reste toujours le sien, fuyant soigneusement toute réminiscence néoclassique ou même toute citation comme c'est souvent le cas dans ce genre d'hommage (voir par exemple le "Nocturnal" pour guitare de Benjamin Britten).
Le "Prélude" retrouve une certaine ambigüité rythmique chère aux anciens Préludes non mesurés par l'utilisation de la mesure à 5/4 et de quintolets de doubles croches. La Courante et son double sont traités à la française (mesure à 3/2), observent l'anacrouse brève et la valeur longue qui la suit caractéristique; mais de même que dans "Comme un Prélude", ces rythmes sont aussi tôt amplifiés ou déformés. Il s'agit ici d'une re-création absolue de cette danse, non d'un pastiche. La "Passacaille" est également de la forme typique pratiquée par Robert de Visée : refrains et couplets et non pas la basse obstinée des Allemands du XVIII° siècle. On y trouve au premier couplet un clin d'oeil amusé vers la Forlane d'un autre "Tombeau" : celui que dédia Ravel à Couperin ; et c'est une des phrases les plus sublimes de toute la littérature guitaristique.
Malgré les grandes difficultés techniques, le "Tombeau de Robert de Visée" met extraordinairement en valeur les possibilités rythmico-harmoniques de la guitare alliées à ses qualités d'expression bien connues. La complexité et la richesse de l'écriture, qui n'étouffe jamais le lyrisme et l'humain ("Les jeux de l'esprit sont médiocres quand ils sont gratuits"), sa dimension et le souffle qui la traverse de bout en bout, font de cette page un des monuments de répertoire que la guitare a pu susciter au XX' siècle.
"La musique est d'abord une incantation magique" disait Jolivet. Sa "magie sonore" n'est-elle pas justement la seule raison d'être valable de la guitare ?
Rafael Andia


LES CINQ PRELUDES POUR GUITARE DE HEITOR VILLA-LOBOS
Dans le répertoire du guitariste l'oeuvre de Heitor Villa-Lobos (1889-1959) prend une place unique. Tandis que les pièces pour guitare sont toujours écrites ou bien par des guitaristes qui composent presque exclusivement pour leur instrument, ou bien par des compositeurs qui, connaissant trop mal les possibilités de l'instrument collaborent avec un guitariste, Villa-Lobos est le seul compositeur qui, tout en connaissant parfaitement le jeu et la technique de la guitare, n'a consacré qu'une petite partie de son oeuvre à cet instrument.
Il y a deux grandes périodes dans l'œuvre de Villa-Lobos. Tout d'abord il y a les années 20 avec sa série des 14 "chôros" où il mélange dans un style éclectique des éléments brésiliens (musique urbaine, rurale et indienne) et des éléments occidentaux (romantisme, école russe, impressionnisme) avec un modernisme assez avancé pour le temps. Les Douze Etudes pour guitare sont témoins de cette époque (1929).
Ensuite il y a les années 30 et 40 avec sa série des Neuf Bachianas Brasileiras où il modère son modernisme en se conciliant avec un néo-romantisme plus prononcé et un style "néo-Bach" à sa façon. Les Six Préludes (dont le sixième - le plus beau selon Villa-Lobos lui-même - a été perdu) datent de cette époque (1940). Ils sont dédiés à sa femme Mindinha.
La musique pour guitare de Villa-Lobos n'est pas seulement influencée par tous ces styles mentionnés, mais aussi par la guitare elle-même. Tous les Préludes ont pour tonalité le nom d'une corde à vide et il n'y en a pas moins de trois en mi. Par ailleurs les cordes à vide jouent un rôle très important : voir par exemple le début du premier Prélude et les mélodies en harmoniques naturels du quatrième. Il y a aussi beaucoup de progressions parallèles d'accords avec ou sans cordes à vide comme pédales, une technique déjà éprouvée dans ses Etudes. La plus longue progression de toute son oeuvre se trouve dans le milieu du deuxième Prélude. Une autre technique est celle des doigtés déplacés de position en position (deuxième Prélude) ou de corde en corde (les arpèges du troisième).
Une telle manière de composer pour la guitare, pour efficace qu'elle soit, comporte évidemment le risque de la superficialité et des clichés. Villa-Lobos n'est pas tombé dans ce piège et cela explique peut-être le nombre restreint de ses compositions pour guitare. Les Cinq Préludes comportent des sous-titres, malheureusement omis dans l'édition imprimée, qui résument en quelque sorte sa pensée musicale de cette époque: son intérêt pour les différents aspects de la musique du peuple brésilien (deuxième Prélude : mélodie "Capadocia" paysan brésilien, quatrième Prélude : hommage aux indigènes), son retour à un style plus romantique (premier Prélude : mélodie lyrique), son admiration pur J.S. Bach (troisième Prélude : hommage à Bach) et son travail pédagogique (cinquième Prélude: hommage à la vie mondaine/aux très jeunes garçons et filles qui pendant la fraîcheur de leur adolescence visitent les théâtres et les concerts à Rio).
Le compositeur et pianiste José Vieira Brandao, ami intime de Villa-Lobos et premier interprète de plusieurs de ses œuvres, arrangea les Cinq Préludes pour le piano. Rafael Andia s'est inspiré de cette transcription pour y introduire quelques légères modifications.
Peter Pieters

voir aussi
http://www.jolivet.asso.fr/index-fr.htm


REVUE DE PRESSE




Diapason

Rafael Andia nous offre, à travers ces œuvres d'André Jolivet et de Heitor Villa-Lobos, deux aspects fort intéressants de la guitare contemporaine. Jolivet, rebelle aux lois de la tonalité, sensible aux phénomènes naturels de la résonance et cherchant à restituer à la musique "son sens original antique, lorsqu'elle était l'expression magique et incantatoire de la religiosité des groupements humains". Villa-Lobos, le plus universel des compositeurs brésiliens, défendant avec passion les éléments typiques et variés que lui offre la musique traditionnelle de son pays : "le folklore, c'est moi", avait-il déclaré.
Rafael Andia est un musicien accompli. Il s'accommode fort bien aux deux tendances, et son jeu est exempt de toute démonstration de virtuosité qui aurait pu inciter les apprentis guitaristes à suivre une voie sans issue. Ce guitariste, qui possède la faculté - rare - de vivre, intensément ta musique et le don de la communiquer, a signe ici une très belle réalisation, avec un programme éclectique, en donnant à ce mot le sens de son origine grecque: " bien choisi".
PEDRO J. IBANEZ


Le Monde de la Musique
Le Tombeau de Robert de Visée est le moment fort de ce disque hommage rendu par Jolivet à la suite baroque, où s'inscrivent dans le même temps les exigences, si personnelles et actuelles d'une écriture, sans complaisance d'aucune sorte. Hommage à l'instrument (aucun passage à tabac ici), la guitare, non seulement, sort indemne d'une partition menée avec une étonnante sobriété de moyens, mais installe un indéniable climat poétique. Elle en sort magnifiée. Pourtant l'œuvre est ardue, ne serait-ce, que rythmiquement : Rafaël Andia la sert impeccablement et sans sécheresse. Sous ses doigts se réconcilient les rigoureuses structures syntaxiques et la magie incantatoire chère à Jolivet.
Rafaël Andia nous balade allégrement de Jolivet en Villa-Lobos. Hommage à l'instrument, sobriété : on retrouve les deux dans l'idée d'obtenir la tonalité de chaque prélude a partir d'une corde à vide. Point de simplisme pourtant, et surtout pas pour l'interprète dont les dix doigts sont périlleusement sollicités. Même si, pour nous, c'est la, récré.
Jacques-Emmanuel Fousnaquer